L’Afrique a besoin d’une école intégrant ses langues, son histoire et ses valeurs sociétales, estime Adama Samassekou, président de l’Académie Africaine des Langues (ACALAN).

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Dans quel langue enseigner dans les pays multilingues africains ?

Dans les pays africains francophones le français est la langue de l’enseignement mais ni les élèves le parlent ni les enseignants le maîtrisent. Et pourtant on continue à enseigner en français ou en portugais ( comme c’est le cas en Guinée Bissau). La situatio est intolérable. " Je suis convaincu que si l’on souhaite parvenir à une éducation plus juste en Afrique, il faut développer une éducation multilingue fondée sur la langue maternelle, une éducation dans les langues africaines de l’apprenant, en partenariat avec les langues européennes et internationales qui servent aujourd’hui de langues officielles dans la très grande majorité des États africains ; une éducation qui jette des passerelles entre la scolarisation initiale du secteur formel et l’alphabétisation de ceux qui ont dépassé l’âge d’entrer dans la filière scolaire". Dans le Courrier de l’Unesco, Adama Samassekou, président de l’académie africaine des langues, défend l’idée de l’alphabétisation en langue locale.

Pour une éducation multilingue en Afrique

Extrait de l’intervention Adama Samassekou aux « Entretiens du XXIe siècle » organisés à l’UNESCO, 13 septembre 2007 sur le thème « Comment rendre l’éducation plus juste ? ». Le Courrier de l’UNESCO, 7 novembre 2007 - numéro 10

L’éducation doit permettre à l’homme d’être en mesure à la fois de s’enraciner dans sa culture et de s’ouvrir aux autres cultures. L’Afrique a besoin d’une école intégrant ses langues, son histoire et ses valeurs sociétales, estime Adama Samassekou, président de l’Académie Africaine des Langues (ACALAN).

Si l’éducation était un bien de consommation, on la rendrait plus juste en la distribuant de manière équitable entre tous les peuples de la terre, de sorte que personne n’en manque. Mais si l’éducation est un travail de conditionnement ayant pour objectif de modeler la personnalité d’un enfant pour qu’en devenant adulte il trouve sa place dans la société où il vit, alors le projet éducatif est lié à un projet de société.

Serait-il dans ce cas plus juste que tous les peuples pratiquent la même éducation, au risque de tomber dans un nivellement culturel mondial ? La diversité des projets éducatifs n’est-elle pas dans ce sens le meilleur garant de la diversité culturelle si jalousement défendue de nos jours ? Dès lors, pour plus de justice dans l’éducation ne faudrait-il pas s’assurer que tous les peuples du monde disposent de moyens pour réaliser leurs propres projets éducatifs ? Et ne faudrait-il pas envisager une action concertée pour rendre l’éducation plus juste, en assurant une distribution des moyens plus équitable ?

Savoirs universels et savoirs endogènes

La nécessité de préserver l’identité et la singularité culturelles de chaque peuple ne doit pas exclure la nécessité de communiquer et échanger avec le reste du monde. Si l’on réussit, dans chaque endroit du globe, à associer harmonieusement une certaine quantité de savoirs universels et une certaine quantité de savoirs endogènes, cette éducation permettrait à l’homme à la fois de s’enraciner dans sa culture locale et de s’intégrer dans une culture internationale.

C’est peut-être un rêve, mais il serait bon de rappeler que les plus grands projets de l’humanité ont été d’abord, longtemps, des rêves. Rappelons nous de cette belle formule du Brésilien Don Helder Camara : Quand on rêve tout seul, ce n’est qu’un rêve ; mais quand on rêve à plusieurs, c’est déjà le début de la réalité. Dans cette partie du monde qui est la mienne, l’Afrique, la situation est tristement connue. Et qui mieux que l’auteur d’Éduquer ou périr, le regretté Professeur Joseph Ki-Zerbo [Burkina Faso] a su la caractériser, en mettant l’accent sur ce qui prévaut sur notre continent : une éducation acculturante, non respectueuse du droit à l’identité de millions d’élèves depuis des décennies ; une éducation appauvrissante aussi, puisque découplée de la production ; enfin une éducation à la violence sociale, car elle engendre l’exclusion sociale des moins nantis, handicapés par les effets des deux anomalies précédentes.

Nous avons besoin d’une école attachée à la société et non arrachée à elle. Une école qui lui restituerait de vrais acteurs et non des victimes de cette violence cognitive que constitue la répression de la langue maternelle.

Je suis convaincu que si l’on souhaite parvenir à une éducation plus juste en Afrique, il faut développer une éducation multilingue fondée sur la langue maternelle, une éducation dans les langues africaines de l’apprenant, en partenariat avec les langues européennes et internationales qui servent aujourd’hui de langues officielles dans la très grande majorité des États africains ; une éducation qui jette des passerelles entre la scolarisation initiale du secteur formel et l’alphabétisation de ceux qui ont dépassé l’âge d’entrer dans la filière scolaire.

L’éducation et la culture sont indissociables

La plupart des pays africains continuent à vivre une situation inacceptable : dès qu’ils entrent à l’école, les enfants commencent à apprendre dans une langue qu’ils ne parlent pas à la maison. L’introduction des langues africaines dans les systèmes éducatifs africains – en tant que véhicule d’enseignement et matière enseignée – est un des objectifs de l’Académie Africaine des Langues que je dirige. Nous avons décidé d’engager un véritable processus de réhabilitation du projet éducatif au niveau du continent en rétablissant le lien entre l’éducation et la culture et en intégrant nos langues et notre histoire dans les cursus scolaires. C’est ce que j’appelle la refondation du système éducatif africain, caractérisée par 3 principes essentiels, à l’image des trois pierres du foyer africain : reconstruire l’identité culturelle de l’apprenant en se fondant sur l’utilisation concomitante de la langue maternelle et de la langue officielle ; lier l’école à la vie, en restructurant les curricula et en privilégiant la formation professionnelle, l’entreprenariat et les méthodes d’éducation actives ; promouvoir une dynamique partenariale autour et au service de l’école, permettant d’impliquer l’ensemble de la communauté éducative dans le projet d’une école dans laquelle elle se reconnaîtra.

La prise en compte des langues africaines comme langues de travail dans tous les domaines de la vie publique doit commencer par l’école, lieu privilégié de construction des savoirs et de développement de la connaissance, avant de s’installer dans les autres sphères de la vie sociale. L’Afrique est le seul continent au monde où, dans la plupart des États, le justiciable n’a pas accès à la justice dans sa langue maternelle et continue à recourir au système d’interprétariat hérité de la colonisation. Souvenons-nous de l’indignation de Mahatma Gandhi qui en tant qu’avocat à la cour devait s’exprimer en anglais, alors qu’un interprète traduisait ses propos dans sa propre langue maternelle. « Est-ce que cela n’est pas proprement absurde ? N’est-ce pas un signe de l’esclavage ? Dois-je blâmer les Anglais ou moi-même ? », disait-il.

L’Afrique a décidé de changer cette situation en mettant en place l’Académie Africaine des Langues. Il s’agit d’une structure continentale chargée de l’ensemble des questions de langues, ce en quoi elle est unique au monde. Elle vise à établir en Afrique un véritable partenariat entre ce que j’appelle l’Africanophonie (le fait de parler une ou plusieurs langues africaines) et les autres espaces linguistiques comme l’Anglophonie, la Francophonie, l’Hispanophonie, la Lusophonie, etc., dans la perspective d’une éducation citoyenne interculturelle. À ce titre, l’Académie Africaine des Langues constitue un des leviers majeurs de la Renaissance culturelle africaine en marche.

* Statistiques en éducation Afrique subsaharienne

Les documents de l'article

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