Grille d’une intervention orale à une table ronde organisée lors du séminaire de clôture de la première phase du projet EUROsociAL Education, le 1er mars 2010, au CIEP, à Sèvres, France.

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Les systèmes d’enseignement pris au piège

Le programme de l’Union Européenne EUROsociAL avait une composante éducation qui a été pilotée par le CIEP (Centre International d’Etudes Pédagogiques) du Ministère français de l’Education Nationale. Les directives données par l’UE aux animateurs du programme éducation obligeaient à mettre en oeuvre des initiatives scolaires en Amérique Latine et Amérique Centrale centrées sur la cohésion sociale, qui est un problème brûlant dans le continent sud-américain. Cependant, la marge de manoeuvre des systèmes d’enseignement est limitée et exige la présence d’un accord sur la légitimité de la trangression et de la désobéissance civile.

Éducation et cohésion sociale
Intervention au séminaire final "EUROsociAL éducation"
1er mars 2010
CIEP Sèvres (France)


Table ronde finale
Grille de l’intervention

 

La relation entre éducation et cohésion sociale est complexe et ambiguë comme j’ai eu l’occasion de le rappeler maintes fois pendant cette première phase de EUROsociAL éducation (par exemple cliquer ici ; ou ici). Dans cette intervention je me bornerai à résumer et développer mes considérations antérieures, en prenant en considération trois points :

- le concept de cohésion sociale, car, comme on a eu l’occasion de le rappeler dans d’autres occasions, il n’y a pas une définition univoque et exclusive de cohésion sociale ;

- le lien entre cohésion sociale et égalité, car le clou de l’enjeu est celui du niveau visé d’égalité et voulu par une société ;

- le rôle du service public scolaire par rapport à la cohésion sociale et donc du niveau de ségrégation sociale face à l’éducation accepté dans un pays où dans une société.

Le concept de cohésion sociale

Bien qu’il soit difficile de s’entendre sur le concept de cohésion sociale il convient, à cause de cette difficulté, de continuer à s’interroger sur ce concept, à l’analyser pour en appréhender sa portée. Cette fois je voudrais adopter une approche inductive en me demandant si la cohésion sociale existe ou pas, pour aller la chercher et l’analyser là où elle existe. Partons donc à la recherche de la cohésion sociale en prenant comme point de repère les situations dans lesquelles les différences sociales extrêmes coexistent ou dans lesquelles il y a une sorte de coexistence pacifique et de tolérance entre groupes sociaux et couches sociales inégalement favorisées mais qui néanmoins se respectent et collaborent en vue d’atteindre un niveau de bien-être social compatible pour tout le monde et un état de justice sociale acceptée par l’ensemble des membres de la société.

Dans ces sociétés on accepte un principe distributif selon lequel à chacun il faut donner une partie de la richesse collective qui soit proportionnelle à la contribution apportée au bien-être social tout en évitant les cas extrêmes de misère, de déchéance et grande pauvreté.

Y a-t-il donc des sociétés dans lesquelles on peut rencontrer un état à peu près similaire ? Malgré mon scepticisme, j’admets qu’il y a des collectivités qui se rapprochent de cet idéal. Par exemple au niveau micro-sociale je pense à des communautés alpines ou himalayennes (par exemple le Tibet) dans lesquelles des groupes sociaux différents vivent ensemble d’une façon agréable et nourrissante, partagent une partie de la richesse collective et un même point de vue sur la justice et les inégalités.

Il ne faut pas tomber cependant dans le piège de l’angélisme et imaginer que dans ces sociétés il n’y a pas de conflits, de rapports de force, d’ injustices, de jalousies. Néanmoins le seuil de respect réciproque entre familles et clans est suffisamment élevé pour rendre tolérables les inégalités.

Au niveau macro-social on rencontre des situations acceptables de cohésion sociale dans les pays scandinaves qui ont une tradition séculaire d’entraide et de solidarité et dans lesquels se pratiquent des politiques sociales et économiques inspirées par des critères de justice sociale et d’égalité. On peut donc admettre qu’il est envisageable de construire des sociétés dans lesquelles la vie humaine est respectée, dans lesquelles il y a absence de guerre civile, et dans lesquelles la politique vise avant tout à réduire, réguler, corriger, voire compenser les inévitables différences entre les individus. Il y a donc quelque parte de la cohésion sociale, on peut la réaliser. Il devient dès lors indispensable d’étudier les conditions qui la rendent possible.
 

 

Le lien entre cohésion sociale et égalité

 

Il me semble impossible d’ aborder la discussion sur la cohésion sociale sans se pencher sur la question de l’égalité. Comment s’en tirer face aux différences entre individus existant au sein d’une société ? Egalité de quoi en fait ? Le débat sur ce point est aussi long que l’histoire de l’humanité. Si on adopte un point de départ pragmatique on doit convenir que dans un régime de cohésion sociale on parvient à définir collectivement , c’est-à-dire parmi tous les membres de la société, un seuil de tolérance des inégalités. Il y a en effet des inégalités qui sont intolérables et inadmissibles d’un point de vue humain car elles ne respectent pas les critères minimaux d’une existence vivable et il y a des inégalités nécessaires, inévitables, peut-être utiles, dont il faut tenir compte. L’écart entre le seuil d’égalité minimal et celui d’inégalité acceptable est au coeur du problème de la cohésion sociale. On peut à cet effet distinguer deux cas extrêmes :

L’égalitarisme qui aplatit les différences, uniformise les conditions de vie et ne tient pas compte des différences individuelles, ne reconnaît pas les mérites des sujets (bien qu’il l soit difficile de définir en quoi consiste le mérite comme le rappelle Marie Duru-Bellat dans un admirable petit livre « Le mérite contre la justice », Les presses de Sciences-Po, Paris, 2009). Une société d’egaux est injuste, mais les classes populaires les plus pauvres optent en général pour une solution de ce type car elles estiment pouvoir tirer des bénéfices consistants d’une politique orientée vers cet objectif. Elles croient en général que l’égalitarisme corrige les injustices du destin et améliore leur sort. L’égalitarisme s’oppose à la confiscation des richesses par les nantis, à l’arrogance sociale de ceux qui ont été favorisés par la chance, par la naissance, par la violence, par l’absence d’inhibitions de tous genres. A l’opposé, l’absence d’un minimum d’ égalité, en particulier au niveau des positions sociales, est une situation violente, injuste, chargée de tensions sociales extrêmes. En général, les classes sociales aisées, les classes qui détiennent le pouvoir d’une génération à l’autre, sont favorables à une politique qui vise à protéger et à légitimer les inégalités sociales extrêmes.

La cohésion sociale est une sorte de balançoire, une interface, entre ces deux pôles extrêmes, c’est-à-dire entre le rêve d’une société d’égaux et le réalisme brutal d’une société inégale et injuste.

 

Quelle est la marge d’action du service scolaire public ?

 

Est-ce que l’école peut-elle faire quelque chose pour parvenir à la cohésion sociale ou pour la préserver ou la promouvoir ? La marge d’action des systèmes d’enseignement est mince, presque insignifiante, mais elle existe. Il faut donc apprendre à exploiter cette marge, courir les risques de marcher sur le bord du précipice, c’est à dire de l’illégalité, devenir objecteur de conscience (Socrate), avoir le courage de transgresser les règlements, savoir désobéir. La désobéissance est une vertu enseignait un grand éducateur italien, Don Lorenzo Milani.

Il est donc nécessaire parfois de se révolter, de rompre les chaînes, de s’échapper pour ne pas rester enfermés dans un système violent, injuste.

Les systèmes d’enseignement sont des appareils de pouvoir, font partie de la panoplie des techniques de pouvoir (Foucault) élaborées pour gouverner la société. Une société égalitaire fera fonctionner ces mécanismes selon des critères qui ne sont pas les mêmes de ceux utilisés par une société inégalitaire.

Les systèmes d’enseignement devraient tendre à se positionner dans l’ entre-deux séparant une société juste d’une société injuste, dans le « no man’s land » d’une société pas trop égalitaire, nécessairement un peu injuste, et une société qui accepte de ne pas être trop inégalitaire pour être un petit peu juste.

Malheureusement il n’ appartient pas aux systèmes d’enseignement de pouvoir choisir d’une façon autonome leur positionnement social, car les ressources nécessaires pour les faire fonctionner proviennent de l’Etat, c’est à dire de l’appareil qui gère le pouvoir. Les systèmes publics d’enseignement n’ ont pas un pouvoir politique ; ils dépendent du pouvoir social, culturel, politique et économique. Néanmoins, les systèmes d’enseignement peuvent atteindre un niveau de développement qui les amène à être « auto-référentiels ». C’est dans cette capacité à se gouverner, à se développer de façon autonome, à se soustraire aux lois que réside la capacité du système d’enseignement à promouvoir la cohésion sociale.

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