Expériences alternatives au Sénégal présentées par Mme Sonja Diallo, directrice des Associés en recherche et en éducation pour le développement (ARED), un organisme à but non-lucratif sis au Sénégal, qui encourage l’apprentissage en langues africaines lors de la rencontre organisée par l’UNESCO au début du mois de septembre à Bamako, en vue de promouvoir l’alphabétisme à l’échelle mondiale.

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Le mirage échoué de l’enseignement formel

La question des langues nationales est récurrente en Afrique aussi bien à l’est que à l’ouest, mais ce n’est pas le seul problème. Il suffit de penser qu’au Cameroun il y a environ 240 langues. L’imitation de la scolarisation occidentale articulée autour de la langue nationale et de la littérature nationale comme outils de gouvernement, de cohésion sociale et d’identification nationale ne peut que conduire à l’échec dans un contexte culturel, géo-politique, social tout autre.

Article diffusé par l’IRIN (Integrated Regional Information Networks) [1] le 17 septembre 2007

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AKAR, 17 septembre 2007 (IRIN) - Alors que les systèmes éducatifs formels se délitent dans de nombreuses régions d’Afrique subsaharienne, les éducateurs se tournent de plus en plus vers des systèmes d’éducation informels, reposant sur un enseignement dans les langues locales.

« Tous les enfants et les adultes devraient être capables d’apprendre dans leur propre langue, surtout au vu du taux d’échec sidérant du système éducatif français », a estimé Sonja Diallo, directrice des Associés en recherche et en éducation pour le développement (ARED), un organisme à but non-lucratif sis au Sénégal, qui encourage l’apprentissage en langues africaines. Selon Mme Diallo, il faut environ 300 heures pour apprendre à lire et à écrire à un élève et lui enseigner les bases des mathématiques dans sa propre langue, tandis que pour atteindre la sixième au sein du système formel, il faut compter au total 7 000 heures.

Le type d’éducation que les élèves acquièrent dans leur propre langue est également plus pratique. « Les gens d’ici ont acquis la confiance et les compétences nécessaires pour faire leurs comptes et s’organiser », a déclaré Ousmane Mamadou Bâ, qui a suivi un programme d’éducation informelle à Podor, une ville du nord du Sénégal, et enseigne aujourd’hui dans sa langue maternelle, le pulaar, diverses matières, des soins animaliers à la sensibilisation au sida.

« Nous avons pu améliorer l’agriculture dans la région en apprenant aux paysans à tirer le maximum de leurs cultures. Et les leaders locaux, qui ont récemment appris à lire et à écrire, encouragent nos jeunes à s’informer sur la culture pulaar », a-t-il expliqué. « Aujourd’hui, les gens s’intéressent vraiment à la lecture et veulent véritablement en apprendre plus sur eux-mêmes ».

L’ARED a publié plus de 150 ouvrages de fiction et essais en pulaar et en cinq autres dialectes sénégalais.

L’apprentissage dans les dialectes locaux a pris un nouvel essor et fait l’objet de débats dans le cadre d’une rencontre organisée par l’UNESCO au début du mois de septembre à Bamako,  [2]

Le système formel

Pour Mme Diallo, qui a présenté des travaux à l’occasion de la conférence, « [Lorsque des familles] envoient leurs enfants dans les écoles formelles, c’est un peu comme si elles jouaient leur vie à la loterie ».

« Dans les régions rurales, les familles économisent leurs maigres revenus pour envoyer leurs enfants à l’école, en sachant bien qu’ils ne passeront sans doute pas la sixième », a-t-elle expliqué.

En effet, pas moins de 75 pour cent des enfants échouent à l’examen d’entrée en cinquième et sont mis au ban du système, a-t-elle indiqué.

Le problème repose en grande partie sur l’apprentissage en langue étrangère, a précisé Mme Diallo. « Nous devons comprendre qu’il est incroyablement difficile pour la plupart des élèves sénégalais de réussir au sein du système formel. Un grand nombre d’entre eux rentrent à l’école primaire sans parler la langue d’enseignement », a-t-elle ajouté.

« Dès le début, ils sont voués à l’échec », a-t-elle poursuivi.

De plus, étant donné le taux de chômage très élevé enregistré dans les secteurs formels en Afrique, le système d’éducation formel ne permet pas aux élèves d’acquérir les compétences dont ils ont besoin pour avancer dans la vie.

« C’est très bien pour ceux qui parviendront à entrer dans le secteur formel ou à obtenir un emploi urbain », selon Molly Melching, éducatrice et directrice de Tostan, une organisation non-gouvernementale (ONG) en faveur de l’éducation informelle en Afrique de l’Ouest, « mais ceux qui retournent dans les communautés rurales auront acquis des compétences qui ne leur serviront jamais ». Les options alternatives

Les partisans de l’éducation informelle ne souhaitent pas que le système d’éducation formel soit remplacé, mais que les apprenants se voient proposer d’autres choix. « L’éducation informelle n’est pas concrètement opposée au système formel français », selon Mme Diallo. « Au contraire, elle représente une alternative pour les personnes qui ont très peu de chances de réussir au sein d’un système descendant ».

Les options alternatives devraient être conçues et structurées par les communautés locales de sorte qu’elles puissent satisfaire les besoins locaux, selon les partisans du système informel. Les programmes éducatifs commencent par l’apprentissage de la lecture et de l’écriture dans les langues locales, ainsi que par l’enseignement des notions mathématiques élémentaires ; ils couvrent ensuite les droits humains, l’égalité des sexes, la santé ainsi que les questions liées à l’agriculture.

« Les communautés choisissent des sujets qui s’appliquent à leur vie », a expliqué Mme Diallo.

S’il est vrai que ces programmes n’aboutissent pas à l’obtention d’un diplôme ou d’un certificat, les partisans du système affirment qu’ils sont essentiels à un développement mené par les communautés.

« Cela leur donne les outils nécessaires pour mener leur propre développement, sans aucun doute plus viable que toute initiative de développement imposée par des intervenants externes », selon Mme Melching.

« Faire-Faire »

Au Sénégal, le gouvernement a mis en place, il y a plus de dix ans, un plan visant à dynamiser le système éducatif du pays par le biais des langues nationales et en promouvant les cultures locales.

Ce plan, intitulé « Faire-Faire », vise à dispenser une éducation axée sur la communauté hors des écoles formelles. Cette idée s’est répandue jusque dans d’autres pays d’Afrique francophone, et notamment au Burkina Faso, au Niger, en Mauritanie et au Mali.

Fary Ka, ancien conseiller du ministre sénégalais de l’Alphabétisation qui occupe à présent le poste de consultant et chercheur en éducation informelle, a qualifié le programme « d’alternative au mirage échoué de l’éducation formelle, qui crée des fonctionnaire, des élites et des intellectuels ».

Malgré tout, si, sur les trois milliards de dollars que représente le budget de l’Etat sénégalais, 18,9 pour cent sont consacrés à l’éducation, seul un pour cent de cette somme est alloué aux programmes d’éducation informelle.

« Il est stupéfiant de constater qu’on ne consacre pas plus d’argent à ces programmes », a estimé Mme Diallo. « L’éducation informelle joue un rôle tellement essentiel en Afrique, car elle permet de donner les mêmes chances à tous ».

[1] L’IRIN est rattaché au Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) de l’ONU. L’IRIN met des informations brutes et des analyses à la disposition des acteurs engagés dans l’action humanitaire ou le développement économique et humain. Ses articles concernent notamment les pays et les situations peu médiatisées, qui obtiennent ainsi grâce à l’IRIN une meilleure visibilité. L’IRIN se concentre sur l’Afrique sub-saharienne, le Moyen-Orient et l’Asie centrale. Bien que l’IRIN soit rattachée à OCHA, sa ligne rédactionnelle est indépendante et ne reflète donc pas toujours la position officielle des Nations Unies. Son public cible se compose des décideurs des organisations d’assistance humanitaire, les gouvernements donateurs et des pays couverts par l’IRIN, les organisations de défense des droits de l’homme, les institutions universitaires et les médias.

[2] La rencontre portait sur le thème Renouveler l’alphabétisation pour faire face aux défis en Afrique et dans le monde et s’est déroulée à Bamako, Mali, du 10 au 12 septembre 2007. Il s’agissait de la troisième des conférences régionales pour l’alphabétisation dans le monde, organisée par l’UNESCO sous la responsabilité directe de l’Institut de l’UNESCO pour l’apprentissage tout au long de la vie (IUAV), le Bureau régional d’éducation pour l’Afrique (BREDA), la Unité de la Décennie des Nations Unies pour l’alphabétisation (ED/UNP/UNLD) et le Bureau multipays de Bamako. en vue de promouvoir l’alphabétisme à l’échelle mondiale.

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