L’ouvrage se divise en cinq chapitres qui abordent chacun un point particulier de la « question enseignante en Afrique », depuis la présentation du contexte et des contraintes propres aux pays africains, jusqu’aux questions de rémunération, de statuts, de qualité et de gestion de l’école et des enseignants. S’il s’agit avant tout de rassembler des informations existantes afin de les mettre en perspective, l’ouvrage propose sur plusieurs plans des actualisations utiles à une contribution directe au débat. Les informations disponibles sont cependant rares et non exhaustives. Beaucoup d’entre elles ne font pas l’objet de collectes systématiques et proviennent des activités de diagnostics sectoriels réalisées dans les pays.

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Le développement de la scolarisation en Afrique

Faire en Afrique ce qu’on ne sait pas faire ou qu’on ne veut pas faire en Europe et surtout en France : évaluer les enseignants et les rétribuer au mérite. Un exemple de néo-colonialisme masqué de la politique éducative des organisations internationales qui utilisent l’Afrique comme terrain d’expérimentation avec le prétexte d’une éducation pour tous.

Bonne nouvelle pour une fraction de la population africaine : l’enseignement sera un secteur occupationnel en pleine expansion dans la prochaine décennie, toute chose égale par ailleurs. Si les puissances occidentales et les organisations internationales ne modifient pas leurs politiques d’investissement dans l’enseignement, on créera des postes d’enseignant à la pelle. C’est une manne qui tombe du ciel : on estime qu’il faudra recruter 2,4 millions de nouveaux enseignants pour atteindre la scolarisation primaire universelle (SPU) dans 41 pays africains dans la prochaine décennie selon le Breda (Bureau régional pour l’éducation en Afrique) du pòle de Dakar de l’Unesco, qui vient de publier une étude remarquable pour la qualité des informations statistiques mais aussi pour l’aveuglement face au problème de la scolarisation en Afrique et peut-être aussi ailleurs [1] (ce rapport est en annexe. A souligner la qualité graphique de l’ouvrage ainsi que la beauté du dossier photographique).

 

 

 Un objectif limité

 

L’objectif est limité : atteindre la scolarisation universelle au moins en ce qui concerne l’éducation élémentaire ou l’enseignement primaire, ce qui revient au même, sans pour autant s’interroger sur la nature de cette éducation. Il va de soi qu’il s’agit de faire en sorte que tous les enfants aillent à l’école pour cinq ans, selon la définition de l’enseignement primaire élaborée par l’UNESCO dans sa classification internationale type de l’éducation (CITE). Selon le rapport "certains pays ont repoussé dans leurs plans sectoriels l’objectif de la SPU (scolarisation primaire universelle) à 2020, compte tenu des problèmes de soutenabilité physique et financière. ... On ne cherche plus à savoir combien il faudra d’enseignants en 2015, mais combien il en faudra pour atteindre la SPU (page 33)".

 

On s’arrête donc à cet objectif : une instruction primaire universelle, tandis qu’ailleurs on vise déjà la généralisation de l’enseignement secondaire et dans certains cas (par exemple aux Etats-Unis) on n’hésite plus à envisager une scolarisation universelle jusqu’à 25 ans. Si les hypothèses seront respectées on parviendra en Afrique à réaliser une scolarisation primaire universelle au plus tard d’ici 2020, sans pour autant savoir s’il y aura une suite après l’enseignement primaire. Pour le moment on n’en parle pas. On peut dès maintenant affirmer qu’ à ces conditions l’Afrique ne sortira pas de son état de sous-développement. Cet objectif est illusoire.

 

 Aucune imagination

 

Les hypothèses de développement sont basées sur le modèle de scolarisation déjà réalisée ailleurs. Les projections sont effectuées en partant de ces modèles de scolarisation transplantés n Afrique. On n’ose pas remettre en doute ces modèles et on ne tente même pas d’envisager des formes de scolarisation alternatives. De même, on ignore dans les projections les modèles centrés sur un emploi généralisé des nouvelles technologies de l’information. Les calculs sur le besoin d’enseignants sont effectués en partant d’un seul modèle de scolarisation, celui de l’enseignemen frontal dans des classes organisées par groupes d’âge.

 

Une recherche cosmétique

 

Les chercheurs de l’equipe de rédaction qui a travaille avec le BREDA sur la gestion du personnel enseignant en Afrique ont pris en compte l’effet de variables qui étaient auparavant sous-estimées ou ignorées et ont exprimé la nécessité de prendre en compte des modalités totalement différentes des actuelles de formation et recrutement des enseignants pour parvenir au moins à atteindre un objectifs modeste comme celui de la scolarisation primaire universelle.

 

 

L’urgence comme prétexte pour légitimer des formes différenciées de recrutement des enseignants

 

La rupture du modèle jusqu’ici dominant de formation du personnel enseignant dans les pays du Nord est testé en Afrique sans qu’on le déclare explicitement. Au contraire on masque l’opération derrière des arguments de façade comme celui de la scolarisation primaire universelle. Qui pourrait s’y opposer ? Si un niveau de scolarisation de ce type produirea un progrès indéniable aussi bien économique que sociale au sein des pays africains, l’opération sera légitimée. On pourra dès lors envisager aussi ailleurs des modalités de préparation et recrutement des enseignants au niveau primaire plus simples, moins longues et moins honeureuses. Le modèle bac+5 pourra être écartée ainsi que tous les revendications d’une professionalisation des enseignants du niveau primaire. On sait déjà que ce pas sera une source de conflits , comme l’annonce le rapport du BREDA.

 

"A travers ces différents chapitres, on perçoit en quoi la question enseignante se pose aujourd’hui avec acuité en Afrique en raison des contraintes très fortes qui pèsent sur l’objectif de scolarisation que se sont fixé les pays pour rompre avec la situation de sous-développement. Dans la plupart des pays africains, le passage à un enseignement de masse est, dans bien des cas, incompatible avec le maintien du modèle ancien de recrutement, de formation et de rémunération des enseignants.
Contrairement à ce qui a été observé dans d’autres pays dans le monde, où les conditions initiales étaient plus favorables (niveaux de rémunération plus faibles, priorités successives pour les différents niveaux d’enseignement en phase avec les besoins économiques…), la rupture avec ce modèle, hérité, est une condition nécessaire à l’atteinte des objectifs ambitieux fixés aux systèmes éducatifs. Pour être socialement acceptable, cette rupture, nécessairement douloureuse et conflictuelle, doit être expliquée et surtout inscrite dans une politique d’ensemble cohérente. Cette cohérence concerne au premier chef la politique enseignante elle-même, qui ne peut se réduire au recrutement de supplétifs moins coûteux que les titulaires en place. Cette cohérence concerne également l’inscription de cette politique enseignante dans l’arbitrage plus global qui préside à l’atteinte d’une scolarisation de masse de qualité."(page 21).


 Le site français L’Expresso du 17 avril 2009 donne l’information de la publication de ce rapport , mais avec plusieurs erreurs.Tout d’abord voici le compte-rendu :

 

L’Unesco appelle à une nouvelle évaluation des politiques éducatives en Afrique

"Le défi quantitatif, s’il est important (2,4 millions de nouveaux enseignants à recruter d’ici l’atteinte de la scolarisation primaire universelle dans les 41 pays étudiés), pourra être relevé dans la plupart des pays à condition de maintenir, sur l’ensemble de la période, les niveaux de recrutement qui ont été observés entre 2000 et 2005."  Pour le pôle de Dakar, un service régional de l’Unesco, il est clair que maintenir cet effort financier en période de crise sera déjà un exploit.

 

Mais l’organisation relève des défis plus importants encore. D’abord celui de la réunification du corps enseignant, alors que ces dernières années on a multiplié les statuts de vacataires, contractuels pour diminuer la dépense.

 

Mais le plus important défi, pour l’Unesco, c’est déjà de mieux connaître le travail enseignant. L’Unesco appelle à la mise en place de dispositifs d’évaluation des enseignants. "L’amélioration, sinon la mise en place, d’une véritable gestion pédagogique des enseignants devrait également figurer en bonne place dans ces nouvelles politiques enseignantes… L’amélioration de l’efficacité pédagogique des maîtres, la réduction de l’effet-classe, par une amélioration continue des pratiques et des activités, doivent constituer un objectif permanent des corps d’encadrement… La mise en place de nouvelles politiques enseignantes devrait donc s’accompagner de la promotion de systèmes nationaux d’évaluation associant, dans une gestion locale de la qualité, tous les acteurs à la recherche des voies et moyens permettant de hausser le niveau d’apprentissage des élèves".

 

Quelques remarques à propos de cette annonce

 

  • Le titre de la note d’information est faux. Le document n’est pas un appel à une nouvelle évaluation des politiques éducatives en Afrique, mais une étude scientifique sur les besoins en enseignants en Afrique pour réaliser la scolarisation primaire universelle. Etant donné que l’Expresso ne met pas en doute la pertinence de cet objectif, il ne peut pas en parler et glisse sur l’enjeu sous-jacent à cette étude.
  • En second lieu, l’Expresso parle d’un appelle de l’UNESCO. Or, l’étude n’a pas le label UNESCO. Elle a été réalise par le BREDA qui est un bureau de l’UNESCO à Dakar, mais les auteurs ont pris la précaution de préciser au tout début que "Les analyses et les recommandations concernant les politiques présentées dans cette publication sont celles des auteurs et ne reflètent pas nécessairement les vues de l’UNESCO".

  • Ensuite, l’Expresso affirme que le document est une invitation à la réunification du corps enseignants, ce qui n’est pas le cas. Face à l’énormité de la demande, les auteurs élaborent un modèle de gestion des enseignants qui prévoit des statuts différents des enseignants et qui tient compte des variables singulières de chaque profil, ce qui est une nouveauté par rapport à la politique d’homogénéisation poursuivie par les syndicats des enseignants. Ce n’est donc pas un hasard si les auteurs spécifient dans une nota bene que leurs avis n’engagent pas l’UNESCO. Cette organisation est confrontés à un dilemme homérique : ou renoncer à l’objectif de la SPT et de l’EPT en Afrique ou accepter de diviser le corps enseignants, d’insérer dans l’enseignement des personnels avec des statuts différents et des rémunérations différentes. De toute façon elle fait face à une nouvelle défaite. Elle n’en sortira pas avec la mise en oeuvre d’une forme nouvelle d’évaluation du personnel de l’enseignement. Celle-ci sera sans doute la prochaine étappe d’une politique de l’enseignement erronée. Les premières tentatives d’évaluation des enseignants sur la base des résultats scolaires des élèves mésurés avec des test ont déjà eu lieu en Afrique (voir par exemple les études thématiques du PASEC sur la Guinée ou le Niger ou les évaluations financées par les agences de la coopération technique des pays du Nord). Les experts prêts à intervenir sont déjà à l’oeuvre. Il ne faudra qu’allouer les ressources pour la mise en oeuvre d’un plan rassurant démontrant qu’on pourra scolariser toute la population infantile africaine avec des enseignants formés sur le tas, à la va vite. Ce sera un bon message pour les pays du Nord où l’enième vague de pénurie d’enseignants, qualifiés ou non, commence à se dessiner. L’outil qui permettra de sauver la scolarisation institutionnelle sera ainsi prêt.

 

[1] La scolarisation primaire universelle en Afrique : le défi enseignant

Les documents de l'article

pdf_POL-_Brochure_FRBD.pdf
jpg_besoin_enseign_BREDA.jpg
jpg_Afrique_salle_de_classe.jpg