Deux articles du quotidien Cameroon Tribune à propos d’un don de la Banque Mondiale au Ministère de l’éducation de base (MINEDUB) qui va permettre de recruter une nouvelle vague d’enseignants contractuels et de payer les arriérés de salaires des autres.

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Un piège étouffant

La scolarisation obligatoire dans des bâtiments et des classes qui de par leur structure déterminent l’organisation et le fonctionnement de l’enseignement est appréhendée comme le Sésame qui permettra aux pays pauvres très endettés de sortir de l’impasse du sous-développement et de la misère pour se tirer d’affaire tous seuls. Les dons et les prêts dont bénéficient ces pays visent à atteindre d’ici 2015 le taux de 100% de scolarisation des classes d’âge de l’enseignement primaire ( entre 6-7 ans et 11-12 ans). Pour y arriver il faut beaucoup d’instituteurs qui n’existent pas sur le marché de é’emploi. Afind de faire face à la pénurie et ouvrir coûte que coûte beaucoup de classes en peu de temps on prépare au métier d’enseignants en quelques semaines un personnel ad hoc. Ce faisant on adopte la classe comme unité de référence du modèle scolaire : un enseignant, une classe. Or, cette configuration n’est pas impérative et en effet elle est en train de disparaître dans les systèmes scolaires avancés. Cependant, la classe avec un enseignant reste l’étalon de mesure pour les systèmes d’enseignement des PPTE. L’ expansion de ces systèmes n’est envisagée que grâce à des enseignants formés dans de brefs délais qu’on appelle les contractuels. Leur contrat et leur rémunération diffèrent de ceux des collègues fonctionnaires. Les contractuels font désormais partie du paysage scolaire africain. Un don providentiel, semble-t-il , de la Banque Mondiale vient de permettre au Cameroun d’en recruter une belle floppée et de payer leurs salaires.

Le don empoisonné de la Banque Mondiale au Cameroun

Les pays africains francophones sont engagés dans un tour de force pour atteindre l’objectif de la scolarisation universelle dans l’enseignement primaire d’ici 2015 décidé dans le cadre du projet de l’UNESCO " Education pour Tous " adopté lors du Forum Mondial de l’Education qui s’est tenu à Dakar du 26 au 28 avril 2000. Ce programme ambitieux est financé en partie par la Banque Mondiale. Le programme appelé "Fast Track" est suivi par le G8 qui mise sur la généralisation de la scolarisation de base à atteindre au plus tard en 2015, selon une cadence de marche forcée, pour sortir les pays de l’Afrique francophone du sous-développement économique.

La scolarisation universelle est la stratégie internationale adoptée pour développer le capital humain dans les pays en voie de développement et en particulier les pays très pauvres ou pays pauvres très endettés selon la terminologie du Fonds monétaires internationales, l’organisation soeur de la Banque Mondiale (PPTE) . Elle exclue toute autre piste ou toute autre alternative de développement du capital humain qui ne soit pas celle parcourue dans l’émisphère Nord avec l’adoption de la scolarité obligatoire, la construction de bâtiments scolaires, la création de classe , le renfermement des enfants dans les classes selon un double critère, celui bureaucratique de l’âge et celui pédagogique des connaissances acquises par rapport à un programme déterminé à l’avance. Cette stratégie qui a plus ou moins ( mais on pourrait dire plutôt bien) fonctionné au 19ème siècle dans les pays du Nord (mais il ne faut pas oublier que les résistances n’ont pas manqué) devrait aussi faire ses preuves en Afrique, bien que l’Afrique ne soit pas un continent placé dans une zone tempérée ni un continent en pleine industrialisation.

Le piège du modèle unique de scolarisation Les pays africains concernés sont pris au piège de cette stratégie mondiale car s’ils ne l’adoptent pas, c’est-à-dire s’il ne s’efforcent pas de scolariser tous leurs enfants entre 6 et 12-12 ans, ils vont perdre les subventions et les dons que la Banque Mondiale et les bailleurs de fonds internationaux, y compris les anciennes puissances coloniales, versent ou mettent à leur disposition avec l’espoir ou le mirage d’acquérir l’autonomie économique , de sortir de la grande pauvreté, grâce à la scolarisation. Cette hypothèse est peut-être valable dans certains contextes, mais on peut nénamoins exprimer des doutes sur son efficacité et sa faisabilité. On doit par exemple opérer une distinction entre scolarisation et alphabétisation en se disant qu’ on pourrait alphabétiser une population sans nécessairement passer par le modèle de la scolarisation appliqué dans l’émisphère Nord, avec ses référentiels théoriques en matière éducative.

Une politique expansionniste de la scolarisation

Les pays pauvres très endettés (PPTE) ainsi engagé dans une course poursuite pour atteindre l’objectif prestigieux de la scolarisation universelle d’ici 2015 dans l’enseignement primaire. Ceci signifie planifier et mettre en oeuvre une politique expansionniste de l’enseignement qui comporte une augmentation systématique des taux de scolarisation pour arriver au taux de 100% (on hésite encore entre taux nets ou taux bruts de scolarisation) d’ici 2015, une politique effrenée de constructions scolaires, l’ouverture de nombreuses classes, le recrutement d’un grand nombre d’enseignants pour accueillir la totalité des groupes d’âge concernés afin d’ inculquer à ces enfants les bases essentielles de la culture alpha-numérique et du savoir scientifique et humaniste , ainsi que la connaissance du français, qui est une langue étrangère pour la plupart d’eux et les pratiques nécessaires pour fonctionner dans une société organisée et gérée selon des critères bureaucratiques.

Résistances au renferment des enfants dans les écoles

A ces démarches il convient aussi d’ajouter l’oeuvre indispensable de conversion des mentalités des parents et des familles pour les convaincre de l’utilité du renferment des enfants dans des classes bondées, après avoir parcouru parfois des dizaines de kilomètres à pied par jour. Dans ces lieux les enfants auraient l’opportunité d’ apprendre des connaissances qui devraient servir par la suite, pourraient acquérir des compétences utiles pour améliorer le niveau de vie des ménages et éviter de tomber dans la misère. Les parents doivent être convaincus qu’en renonçant à un bénéfice immédiat, c’est-à-dire à l’apport économique produit par le travail de leurs enfants, ils pourront à long terme tirer un bénéfice important de ce sacrifice. Or, conditions ne sont pas simples à respecter, comme on peut le constater par exemple au Kenya où le gouvernement a décidé d’imposer des peines lourdes allant jusqu’à l’emprisonnement pour les parents qui refuseraient d’envoyer leurs enfants à l’école.

L’option adoptée par les organisations internationales et par les gouvernements africains concernés est en premier lieu celle de renfermer les enfants dans les écoles, de les garder dans des classes et de les arracher pendant la journées à la rue, aux champs, aux foyers domestiques. L’école avant tout comme garderai. Le reste, c’est-à-dire l’apprentissage des connaissances de base et du français sera une valeur ajoutée. Cette stratégie est désignée avec l’expression “une éducation de qualité pour tous”.

"Une éducation de qualité pour tous" à quelles conditions ?

Elle se base sur le recrutement massif de personnel de garde qu’on transforme avec des modèles différents de formation raccourcie et accélérée en enseignants. De ce fait, graduellement, afin de respecter les engagements pris, le système d’enseignemenent se remplit d’enseignants qu’on appelle “contractuels” , dont le statut provisoire est différent de celui des enseignants fonctionnaires ayant suivi une formation classique dans les écoles normales ou dans les IUFM (Institut de formation des maîtres) ou dans les universités, qui jouissent de conditions salariales meilleures et de contrats à durée indéterminée. Dans certains systèmes d’enseignement africains le nombre des enseignants contractuels est déjà supérieur à celui des enseignants fonctionnaires. La précarité de l’emploi et l’élimination du statut de fonctionnaire ont été vendues par la Banque Mondiale comme des mesures permettant de résoudre à courte échéance le problème de la pénurie d’enseignants sans pour autant courir le risque de gonfler le nombre des fonctionnaires notoirement très organisés sur le plan syndical et donc en mesure de tenir tête aux autorités dans les négociations sur les conditions de travail et les rémunération jusqu’à recourir à l’arme de la grève. La précarité de l’emploi dans des pays très pauvres aurait représenté un argument convainquant pour obtenir une meilleure subordination de la part des enseignants et un plus grand respect de leur part des décisions des autorités scolaire. La précarité est un chantage car à la clé il y a le risque du licenciement. Cependant, cette politique est à double tranchant : tout d’abord en divisant le corps enseignant elle engendre des tensions et des conflits entre enseignants fonctionnaires et enseignants contractuels ; par ailleurs, lorsque le nombre des enseignants contractuels devient élevé, il se transforme en groupe à son tour en groupe de pression, s’organise, menace des grèves pour faire valoir ses propres revendications. C’est ce qui est en train de se passer. La stratégie imposée par la Banque Mondiale ne s’avère pas payante !

La gestion prévisionnelle des enseignants

Enfin, il y a le facteur qualité de l’enseignement. Si on se satisfait de transformer les écoles en garderie sans plus et de ne pas s’occuper trop des inégalités de chances, on peut fermer un oeil sur les compétences des enseignants contractuels, mais dans ce cas il faut savoir que tôt au tard se posera le problème de leur intégrations dans le systèmes d’enseignement. Or, on peut utiliser à ce sujet l’expérience de plusieurs pays de l’émisphère Nord qui ont connu il y a quelques décennies une pénurie d’enseignants à la suite de l’arrivée à l’âge de la scolarisation des générations nombreuses du “Baby Boom”. Pendant des années il a fallu ouvrir des écoles et des classes, aller à la recherche d’enseignants dans un marché de l’emploi à la suite de la croissance économique et de la concurrence représentée par le développement de nouveaux secteurs d’activité ( par exemple les loisirs) qui offraient des emplois en grand nombre à des candidats qui autrefois avaient comme seul débouché l’enseignement. L’assèchement de la population rurale d’où provenait un autrefois un grand nombre de candidats à l’enseignement n’a fait qu’aggraver le problème et la pénurie d’enseignants a été à l’ordre du jour. On a tout inventé pour prévenir l’absence d’enseignants : on a rappelé les anciens ; on a incité les partants à rester avec des mesures financières alléchantes ; on a essayé de récupérer les enseignants retraités avec des incitations fiscales ; on s’est adressé aux mères de familles qui avait une formation d’institutrice et qui avaient préféré s’occuper de leurs propres enfant après plutôt qu’enseigner, en offrant des aménagements dans les horaires, comme par exemple la possibilité de travailler seulement une demi-journée ; etc etc. On n’a pas encore aujourd’hui entre les mains une analyse appropriée des effets des mesures adoptées à l’époque pour faire face à ce problème et on n’a pas surtout une études des coûts humains et financiers produits par les politiques de recrutement et de formation accélérée d’enseignants. Parfois ces politiques ont permis de sauver les meubles, en insérant dans l’enseignement des personnes capables, motivées. Parfois il a fallu faire face à des situations très inconfortables avec des enseignants incompétents qu’il a fallu garder dans les écoles pendant des années en supportant des dégâts invisibles considérables sur les élèves qui leur tombaient entre les mains.

Les pays africains qui appliquent les instructions de la Banque Mondiale dans le recrutement d’enseignants contractuels ne sont pas dans la même situation dans laquelle se sont trouvés les pays de l’émisphère Nord il y a quelques décennies. Tout d’abord, la pénurie d’enseignants en Afrique n’est pas l’effet du plein emploi ; elle ne surgit pas dans des sociétés industrielles mais dans dans des économies rurales et enfin elle est la manifestation d’une stratégie délibérée, volontariste, de généralisation de la scolarisation de base. Cependant, il convient de se pencher sérieusement sur les conséquences à moyen terme de cette stratégie par rapport au contexte africain, à l’évolution de l’économie locale, aux phénomènes induits par la mondialisation pour ajuster les politiques de recrutement et de formation des enseignants. Le modèle qu’on a adopté suppose l’acceptation d’un type de scolarisation et d’objectifs à atteindre définis dans un contexte tout autre.

En tout cas, la stratégie de la scolarisation selon un modèle pré-établi importé, provenant des anciennes puissances coloniales ou des nouvelles puissances colonisatrices à l’oeuvre dans les processus de globalisation mondialisé du marché de la connaissance, a des ratés. Ce n’est pas un hasard si la Banque Mondiale finance, encourage ou soutient des recherches comme celles effectuées par le PASEC, ou en suscite indirectement d’autres sur l’évaluation des enseignants, pour démontrer la validité du système de la contractualisation : les recherches tendraient à éprouver que les enseignants contractuels sont au moins aussi bons sinon meilleurs que les enseignants fonctionnaires. Ces derniers auraient ainsi l’handicap combinés de ne pas être efficaces et de coûter beaucoup.

Le Cameroun dans le giron de la contractualisation des enseignants

Dans un article signé Alain Tchakounte publié par le Cameroon Tribune de Yaoundé le 11 Juin 2007 on se demande comment le Cameroun en en est arrivé là.( [Cameroun : Instituteurs contractuels, comment on en est arrivé là ? ). Dans le contexte de l’initiative Fast Track, le Cameroun vient de recevoir un don de 40 millions d’ Euros pour recluter 13 000 enseignants contractuels. Par ailleurs, on prévoit déjà un recrutement supplémentaire de 5 500 enseignants contractuels en 2008.

On ne peut pas éviter d’être pris par un certain vertige face à l’immission en deux ans d’ environ 18 000 nouveaux enseignants dans le système d’enseignement. Dans l’article on précise même que le Ministère des Finances a déjà commencé à faire son travail et à verser les salaires à une partie des contractuels dès janvier. Cependant, on ne peut pas non plus tomber dans le piège et ne pas se demander ce qui va se passer avec tous ces néophytes. Comment les encadrer ? Qu’est-ce qu’ils vont faire ? Va-t-on créer un immense service public de garderie d’enfants ? Qu’est-ce qu’il en est de la qualité de l’enseignement dans une opération de cette envergure ? L’article se termine avec un référence à la France qui au Cameroun va prendre le relais du G8 dans l’opération de contractualisation des enseignants du primaire. Celle-ci va “ se poursuivra jusqu’en 2011 avec l’appui du partenaire français. Ce dernier consacre à cet effet une enveloppe de 24 milliards de Fcfa (environ 36 millions d’Euros ) pour une durée de cinq ans dont 8 milliards (12 millions d’Euros), pour l’année 2007, devraient servir à résorber le déficit estimé à 30.000 enseignants dans l’Education de base". Il est évident que ces sommes ne seront pas versées les yeux fermés. Il y aura des contreparties à payer. Lesquelles ?

Une ère vraiment nouvelle pour l’enseignement camerounais ?

Le titre d’ un autre article du même journaliste publié dans le Cameroon Tribune du 8 juin 2007, “Une nouvelle ère pour les contractuels”, ne laisse aucun doute sur les inquiétudes engendrées par la déstabilisation du personnel de l’enseignement à la suite de la contractualisation des enseignants imposée par le G8 dans le cadre de l’ initiative Fast Track suivie par la Banque Mondiale. Cette ère nouvelle sera radieuse, laisse entendre le journaliste : en premier lieu, les contractuels seront payés ; en deuxième lieu il y aura encore création massive d’emploi dans l’enseignement. Tout iras donc pour le mieux. Il faut l’espérer aussi pour les élèves d’aujourd’hui et de demain.

Par ailleurs, La Banque Mondiale est prudente : seulement la première partie du don a été versée (12,4 milliards de Fcfa, environ 18 millions d’Euros). Il ne s’agit que d’une bouffée d’oxygène. On affirme au Minedub (le Ministère de l’Education de base) que cette somme va renforcer les efforts consentis par le gouvernement en direction des instituteurs de l’Education de base. En rappel, le déficit dans ce secteur est estimé au Cameroun à près de 30.000 professionnels. Les donateurs peuvent paraître généreux mais ils contrôlent bien leurs affaires !